Dans l’œil du cyclone : le covid entre les lignes

Anne-Françoise Hivert

Installée en Suède depuis 17 ans, Anne-Françoise Hivert est la correspondante du Monde en Europe du Nord. Depuis le début de la crise du coronavirus, elle suit l’évolution de la situation au jour le jour, et constate un regain d’intérêt pour la région. Il faut dire que la stratégie suédoise interpelle à l’étranger… Dans cet interview exclusif, elle dresse un bilan des derniers mois pour la Suède en Kit.

 

À quoi ressemble habituellement le quotidien d’une correspondante ?

Ce n’est pas aussi sexy que l’on pourrait l’imaginer ! (Rires) Je couvre l’actualité dans les cinq pays nordiques, même si mes articles ont plus souvent trait au Danemark et à la Suède. De façon générale, l’Europe du Nord est une région avec peu d’actualité chaude, ce qui implique de trouver des “sujets magazines” qui puissent résonner avec l’actualité en France. Une grande partie du travail consiste à faire des recherches, prendre des contacts, ou encore réaliser des interviews pour préparer les sujets. Le plus intéressant, évidemment, ce sont les reportages et les rencontres.

 

Quelles sont les particularités de ce poste ?

Tout d’abord, il faut savoir qu’il y a peu de journalistes francophones basés en Suède. Cela résulte de deux facteurs principaux : d’une part, la plupart des médias n’ont plus de correspondants permanents ; de l’autre, du fait des niveaux d’imposition, ce n’est pas toujours facile de vivre de ses revenus de pigiste en Suède.

Ensuite, l’Europe du Nord est une région où il est assez facile de travailler pour les journalistes, car les pays nordiques sont extrêmement transparents, et apprécient d’autant plus l’intérêt des médias étrangers. Année après année, ces pays arrivent d’ailleurs en tête du classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, ce qui est assez révélateur !

Enfin, l’anglais étant maîtrisé par l’immense majorité de la population, la barrière de la langue n’est pas du tout un frein à l’accès à l’information.

 

En quoi la crise du coronavirus a-t-elle changé votre façon de travailler ?

Assez rapidement, en fait, la Suède, s’est retrouvée au cœur de l’actualité, les regards braqués sur elle, en raison des choix qu’elle a fait. Alors que le reste de l’Europe et même une bonne partie du monde se confinaient, y compris ses voisins nordiques, la Suède a eu recours aux recommandations plus qu’aux interdictions et s’est ainsi distinguée sur la scène européenne. Cela a suscité beaucoup d’intérêt à l’étranger. Comme mes collègues dans d’autres pays, le sujet nous a complètement monopolisé depuis février.

Plus concrètement, mon travail au quotidien a été chamboulé par le retour des frontières. En effet, je suis basée à Malmö, ce qui m’offre un accès direct à deux pays. Toutefois, les pays voisins de la Suède maintiennent leurs frontières fermées, à quelques exceptions près. Si ma carte de presse me permet d’aller en reportage au Danemark ou en Norvège, ce n’est pas le cas pour la Finlande…

Anne-Françoise Hivert sur Le Monde
Anne-Françoise Hivert sur Le Monde https://www.lemonde.fr/signataires/anne-francoise-hivert/

Quel regard portez-vous sur la couverture de la situation en Suède par les médias étrangers ?

L’intérêt pour la Suède, qui ne se tarit pas d’ailleurs, a été très fort. Au début, il a fallu expliquer de quoi on parlait. Ce n’était pas évident, car il y avait un décalage extrême entre la situation en France et en Suède. Vu de l’extérieur, on pouvait avoir l’impression que la Suède ne réagissait pas face au covid.

Il y a eu beaucoup de malentendus sur le principe de l’immunité collective. C’est important de comprendre le contexte culturel et historique en Suède, le mettre en perspective avec le contexte français, et suivre l’évolution de la situation au jour le jour. Encore maintenant, c’est intéressant de voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché.

Il est aussi important de nuancer, car on fait face à des prises de positions idéologiques des deux côtés, avec beaucoup de rumeurs et de désinformation. D’une certaine façon, la Suède provoque car elle réagit différemment, ce qui peut donner envie de montrer que sa stratégie ne fonctionne pas, quand on a fait un autre choix.

 

Que pensez-vous de la gestion de crise mise en place par la Suède ?

Comme dans tous les pays, il y a eu des ratés sur la protection des personnes âgées ou la politique de dépistage par exemple. La crise a aussi révélé des failles plus globales au niveau du système de santé, mais également concernant la prise en charge des plus âgés.

Les causes sont multiples. Elles sont liées au contexte politique et administratif, avec une forte décentralisation du système de santé, les budgets qui ne suivent pas l’évolution démographique, la dégradation des conditions de travail dans les maisons de retraite…

Une commission d’enquête va devoir faire la lumière sur différents sujets liés à la gestion de la crise, et établir les responsabilités de chacun. Pour autant, il n’y a pas pour l’instant de remise en cause profonde de la stratégie suédoise, ni de débat de fond sur la politique ayant mené à ces dysfonctionnements, je trouve. Au contraire, une majorité des Suédois semble soulagée d’avoir évité le confinement. Ils en éprouvent même une certaine fierté, malgré le nombre de décès dus au covid-19.

Il ne faut pas s’attendre à un changement radical de stratégie, même si certaines restrictions sur les visites en maison de retraite ou les grands rassemblements seront prolongées. Dans le même temps, avec le déconfinement, le reste du monde se rapproche de plus en plus de la Suède.

 

Selon vous, quelles conséquences aura la crise sur l’image de la Suède à l’étranger sur le long terme ?

C’est quelque chose, en tous cas, qui semble inquiéter beaucoup les autorités suédoises. Depuis le début de la pandémie, le gouvernement a multiplié les conférences de presse réservées aux journalistes étrangers, en poste dans le pays. La ministre des affaires étrangères, Ann Linde, a donné énormément d’interviews aux médias étrangers. Même chose pour l’épidémiologiste en chef Anders Tegnell.

L’Institut suédois, à Stockholm, réalise des rapports hebdomadaires. Cinq de ses experts analysent ce qui est publié dans les médias étrangers. La crainte est que si l’image de la Suède se détériore, cela pourrait avoir un impact négatif sur l’attractivité du royaume, dont le PIB dépend à 50 % des exportations. En révélant les failles de l’État-providence, dans son incapacité à protéger les plus vulnérables, la crise met aussi à mal le fameux « modèle suédois », dont on aime s’inspirer à l’étranger.

Dans l’immédiat, la Suède est un peu utilisée comme groupe témoin de l’expérimentation mondiale que nous avons vécue ces derniers mois. Les réactions sont parfois étonnantes. Face à la critique, certains réagissent par ce qu’une politologue suédoise a caractérisé de « nationalisme du covid ». Il faut défendre, coûte que coûte, la stratégie suédoise.

La vérité, c’est qu’on ignore encore énormément de choses sur ce virus. Et qu’on n’a sans doute pas fini de s’intéresser à la Suède. C’est assez passionnant de vivre cela de l’intérieur et de voir comment la pandémie a révélé certains particularismes nationaux, pas toujours sous leur jour le plus flatteur.

 

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