La Suède et l’immunité collective : mythe ou réalité ?

Anders Tegnell
Anders Tegnell ©Mattias Ahlm/Sveriges Radio

Tour à tour modèle à suivre ou dangereux apprenti-sorcier, la Suède, depuis le début de la pandémie, intrigue et fait beaucoup parler d’elle. Le pays scandinave a privilégié les simples recommandations aux mesures obligatoires, n’a pas eu recours au confinement. Au cœur des débats : des images qui ont fait le tour du monde d’un pays fonctionnant presque « à la normale » malgré un taux de mortalité parmi les plus élevés, et une stratégie très controversée qui serait basée sur la recherche de l’immunité collective… mais la Suède a-t-elle réellement testé cette stratégie ?

Depuis le début de la pandémie — et encore aujourd’hui —, les médias étrangers (et même parfois suédois), affirment que la Suède a cherché à développer une « immunité collective », adoptant une stratégie unique au monde, sans confinement, sans restrictions lourdes. Que signifie cette stratégie et sur quoi repose-t-elle  ?

Article du Monde publié le 21 avril
Article paru le 16 novembre sur europe1.fr

L’immunité collective, comment ça marche ?

L’immunité collective peut être obtenue par la vaccination ou par l’infection naturelle, en exposant les populations au virus : plus il y a de personnes infectées, plus il y a de personnes censées développer des anticorps, et moins il y a de personnes pouvant contaminer de nouvelles personnes à terme.

Pour lutter contre une pandémie, si un pays adopte la stratégie de l’immunité collective, cela consiste donc à laisser se développer le virus dans les populations à faible risque, tout en protégeant les plus vulnérables (pour limiter les décès), afin de casser la chaîne de transmission du virus. Pour plus d’informations pasteur.fr.

Mais… comme le rappelle l’OMS, l’immunité collective est un « concept utilisé pour la vaccination, selon lequel une population est ‎protégée contre un virus donné une fois un certain seuil franchi.‎ L’immunité collective est obtenue en protégeant les individus contre un virus, et non en les exposant à celui-ci. » L’organisation met en garde : « Essayer de parvenir à l’immunité collective en laissant se propager librement un virus dangereux serait problématique du point de vue scientifique et contraire à l’éthique. Laisser le virus circuler au sein de populations, quel que soit leur âge ou leur état de santé, revient à laisser libre champ à des infections, des ‎souffrances et des décès inutiles. » Pour plus d’informations who.int/herd-immunity-lockdowns-and-covid-19.

Alors la Suède a-t-elle joué aux apprentis-sorciers ?

Allocution liminaire du Directeur général de l’OMS le 12 octobre

L’immunité collective : une stratégie non avouée ? 

Dès le début de la pandémie, la Suède décide de maintenir l’activité économique en priorité et de protéger les plus faibles… en laissant le virus se propager parmi la population lorsque les autres pays optent pour le confinement. Le pays adopte une stratégie unique au monde, refusant donc à la fois le confinement et le port du masque, ne fermant ni bars, ni restaurants, ni magasins, ni écoles (seulement pour les plus de 15 ans) : la Suède fait appel au civisme et au sens de la responsabilité de ses citoyens pour se laver les mains (!), modifier leurs comportements, garder des distances sociales, travailler de chez-soi dans la mesure du possible, etc. Seules les visites dans les maisons de retraite ont été bannies, ainsi que les rassemblements publics de plus de 50 personnes.

La Suède suit-elle la stratégie de l’immunité collective sans le déclarer officiellement ? Le doute commence à s’installer lorsque mi-mars, l’épidémiologiste d’état Anders Tegnell, responsable de la réponse suédoise au coronavirus, soutient la stratégie d’immunité collective revendiquée par le Royaume-Uni (avant que le pays fasse brusquement marche-arrière). Alors que les critiques fusent (par l’OMS entre autre), le « monsieur corona » de la Suède, a un tout autre avis sur la gestion de la pandémie du Royaume-Uni et considère que les deux pays suivent la même direction, tout en refusant d’utiliser le terme « immunité collective » qui selon lui donne l’impression que « vous avez abandonné et ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit (…) Mais l’idée de base commence probablement à devenir de plus en plus pertinente au fur et à mesure que nous voyons ce virus, que c’est là que nous devons arriver. Nous n’en aurons jamais le contrôle d’une autre manière » (anders-tegnell-hyllar-brittisk-tanke-kring-flockimmunitet).

Anders Tegnell fait l’éloge de l’idée britannique de l’immunité collective : « Vers quoi nous devons nous diriger » Article du 16 mars, aftonbladet.se

À la même période, Anders Tegnell doit répondre aux accusations de sa prédécesseur Annika Linde : l’épidémiologiste d’état de 2005 à 2013 craint que la stratégie de l’Agence suédoise de la santé publique dans la lutte contre le coronavirus soit d’essayer d’obtenir une immunité collective dès que possible. Pour se défendre, il explique au journal Svenska Dagbladet que l’immunité collective n’est pas la tactique principale adoptée par la Suède, que la stratégie vise simplement à aplanir la courbe des cas de personnes contaminées afin de préserver les capacités du système de santé. Il reconnaît qu’ « en tant que concept, l’immunité collective est excellente » (Som koncept är flockimmunitet jättebra) et estime qu’il n’y a aucun risque majeur avec la stratégie actuelle de la Suède (tegnell-flockimmunitet-inte-huvudtaktiken). Pour mémoire, la Suède ne recense alors (au 15 mars) que trois décès dus au coronavirus et un millier de personnes contaminées.

Entretien publié le 15 mars 2020

Lors de son adresse à la nation le 22 mars, le Premier Ministre tient exactement le même discours : « Le but du travail du gouvernement est de limiter la propagation de l’infection, afin que peu de personnes tombent gravement malades en même temps » (Statsminister Stefan Löfvens tal till nationen).

Mais alors que le discours officiel indique clairement que la recherche d’immunité collective n’est pas la stratégie adoptée par la Suède… des simulations et prévisions de l’Agence nationale pour la Santé sèment de nouveau le doute et viennent relancer le débat !

L’annonce de l’immunité collective à Stockholm pour la fin du mois de mai

Comme l’explique l’OMS, « le pourcentage de personnes qui doivent posséder des anticorps pour parvenir à l’immunité collective contre une maladie donnée dépend de chaque maladie ». Dans le cadre de l’épidémie de la Covid-19, les experts évoquent des seuils de 50 à 60 % de la population infectée.

Dans un rapport remis le 21 avril, l’Agence suédoise de santé publique prévoit que « 26 % de la population du comté de Stockholm aura été infectée par le covid-19 d’ici le 1er mai 2020« . Le même jour, Anders Tegnell dresse un bilan positif à la chaîne américaine CNBC : « Nous avons atteint un plateau [de nouveaux cas] autour de Stockholm, où nous constatons déjà l’effet de l’immunité collective, et la situation est stable dans le reste du pays » (no-lockdown-in-sweden-but-stockholm-could-see-herd-immunity-in-weeks).

« Nous constatons déjà l’effet de l’immunité collective » déclare Anders Tegnell le 21 avril

Le 26 avril, la très optimiste (ou naïve) ambassadrice de Suède aux Etats-Unis, Karin Ulrika Olofsdotter, déclare même à la radio américaine NPR : « Environ 30 % des gens à Stockholm ont atteint un niveau d’immunité. Nous pourrions atteindre l’immunité collective dans la capitale dès le mois prochain« .

Le 28 avril, Anders Tegnell assure au média américain USA Today : « Nous pourrions parvenir à une immunité collective à Stockholm en quelques semaines. Nous pensons que jusqu’à 25 % des habitants de Stockholm ont été exposés au coronavirus et sont peut-être immunisés. Une enquête récente menée dans un de nos hôpitaux à Stockholm a révélé que 27 % du personnel y est immunisé. Nous pensons que la plupart d’entre eux sont immunisés grâce à la transmission dans la société, et non pas sur le lieu de travail ». Dans la même interview, il affirme pourtant : « Nous pensons que l’immunité collective nous aidera bien sûr à long terme, et nous en discutons, mais ce n’est pas comme si nous essayions activement de l’atteindre comme cela a été dit (par la presse et certains scientifiques). Si nous voulions obtenir l’immunité collective, nous n’aurions rien fait et laisserions le coronavirus se propager dans la société ». Et en profite pour donner une leçon de morale aux autres pays : « Nous avons pris des mesures raisonnables sans vraiment nuire aux soins de santé ou aux écoles. Nous allons vers une stratégie durable ; quelque chose que nous pouvons continuer à faire pendant des mois. Le coronavirus n’est pas quelque chose qui va simplement disparaître. Tout pays qui croit pouvoir le maintenir à l’écart (en fermant les frontières, en fermant les entreprises, etc.) aura très probablement tort à un moment donné. Nous devons apprendre à vivre avec cette maladie » (sweden-anders-tegnell-herd-immunity).

Stockholm devait logiquement atteindre l’immunité collective en premier, étant la région avec le plus grand nombre de cas et de décès dus au coronavirus. Au 1er mai, selon ces prévisions, au moins 25 % des habitants de Stockholm auraient donc dû être contaminés par le virus et l’immunité collective pouvait être atteinte à la fin du mois. Mais fin avril, une étude réalisée sur les donneurs de sang dans la région de Stockholm montre que seuls 7,3 % de ses habitants avaient développé des anticorps (folkhalsomyndigheten.se).

18 juin : premiers résultats sur la recherche d’anticorps chez les donneurs de sang

Lorsque mi-juin la première étude d’importance (folkhalsomyndigheten.se) révèle que seulement 6,3 % des Suédois auraient développé des anticorps contre le nouveau coronavirus, avec un taux de 10 % pour la région de Stockholm (le plus élevé du pays), Anders Tegnell déclare alors : « La propagation du virus est plus faible que nous le pensions, mais pas beaucoup plus », expliquant que le virus se propageait « en grappes », au contraire d’épidémies antérieures (forsta-resultaten-om-antikroppar-efter-genomgangen-covid-19-hos-blodgivare).

Ces nouvelles données sonnent le glas de l’immunité collective que la Suède visait encore quelques semaines plus tôt.

Durant l’été, l’immunité collective est toujours évoquée mais l’épidémiologiste d’état semble dérouté par le nouveau virus : « Il est tout à fait clair pour moi qu’il est beaucoup plus difficile de mesurer l’immunité de la population pour la covid-19 que pour la rougeole, la rubéole et d’autres maladies. Ici, ce n’est pas prévisible, le virus se propage de manière très inégale« . La veille, la société Werlabs publie les résultats des trois dernières semaines de tests d’anticorps montrant qu’à Stockholm, la proportion de personnes ayant été contaminées n’était que de 14,5 %, à Göteborg 15,1 %  et à Malmö 8 % . Le journal Aftonbladet souligne que c’est loin de l’immunité collective recherchée, bien que n’ayant jamais été un objectif déclaré de l’Agence de la santé publique. Anders Tegnell fait part de ses doutes : « Je commence à avoir de plus en plus de doutes quant à savoir si nous aurons un jour une véritable idée de ce à quoi l’immunité ressemble dans la population » (tegnells-problem-med-immuniteten-sprids-ojamnt).

Dans une interview donnée début septembre au Financial Times, Anders Tegnell reste malgré tout confiant en l’avenir et explique que son pays aura « un faible niveau de propagation du virus » avec des pics occasionnels.  Il n’oublie pas de souligner que son approche a favorisé l’immunité collective : « Ce que ce sera dans d’autres pays, je pense que ce sera plus critique. Ils sont susceptibles d’être plus vulnérables à ce type de pics. Ce genre de choses sera probablement plus important si vous n’avez pas un niveau d’immunité qui peut en quelque sorte mettre un frein«  (Anders Tegnell and the Swedish Covid experiment).

Début octobre, alors que le nombre de personnes contaminées commence à augmenter de nouveau, Anders Tegnell se montre beaucoup plus prudent dans ses déclarations au Wall Street Journal : « Avec la covid, c’est difficile de mesurer l’immunité. C’est un mystère pour moi. Nous avons probablement un certain niveau d’immunité en Suède. Mais lequel, c’est encore un concept flou. Nous ne savons pas comment l’immunité de groupe fonctionne dans le temps. »

Inquiets de voir l’idée d’immunité collective ressurgir à l’arrivée de la seconde vague, un groupe de 80 scientifiques publie d’ailleurs le 15 octobre une tribune dans le journal scientifique The Lancet. Dans le Scientific consensus on the COVID-19 pandemic: we need to act now la stratégie de l’immunité collective est qualifiée de « dangereuse erreur non étayée par des preuves scientifiques« :

Scientific consensus on the COVID-19 pandemic: we need to act now

Mi-novembre le constat de l’épidémiologiste d’état se noircit : « Moins de personnes sont immunisées en Suède qu’on ne le pensait« . L’Agence suédoise de la santé publique admet désormais qu’elle a surestimé le nombre de personnes immunisées en Suède après la première vague d’infection au printemps (tegnell-farre-var-immuna-i-sverige-an-vad-vi-trodde).

Pour conclure, Anders Tegnell lui-même, interrogé fin octobre par le journal allemand Die Zeit, rappellait que « jusqu’à présent, il n’y a pas eu de maladie infectieuse dont la transmission ait été totalement stoppée par l’immunité de groupe, sans vaccin« . Il ajoute qu’il serait « futile et immoral » pour un État de rechercher délibérément l’immunité collective…

Le rêve suédois d’une immunité collective acquise sans vaccin s’est finalement transformé en cauchemar.

Article du 28 octobre dans The Times

Chronique de milliers de morts annoncés

Depuis le début de la pandémie, le taux de mortalité de la Suède est de loin supérieur à celui de ses voisins scandinaves, dont la culture et la démographie sont les plus proches, mais qui ont appliqué des mesures plus strictes et un confinement. Au 20 novembre, la Suède compte 623 morts par million d’habitants, contre seulement 68 pour la Finlande, et 57 pour la Norvège, soit presque 10 fois plus !

Comparaison du taux de mortalité entre les pays scandinaves au 20 novembre ©svt.se

Retrouvez les chiffres mis à jour sur svt.se.

Du 14 au 21 mai, la Suède a même été le pays le plus touché par la Covid-19, avec le plus fort taux de mortalité, devant le Royaume-Uni et les États-Unis.

Coronavirus : la Suède a échoué sur son pari de l’immunité collective face à la pandémie. Article publié le 10 juin sur francetvinfo.fr

Alors que la protection des plus âgés était une priorité de la stratégie suédoise (en l’absence de confinement), et une nécessité absolue dans le cas d’une recherche d’immunité collective, la Suède est accusée d’avoir laissé mourir ses aînés, de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour les protéger. La moitié des personnes décédées en Suède à cause de la Covid-19 vivait dans les maisons de retraite (ce taux atteint 70 % pour le mois de juin). Début mai, la ministre de la Santé et des Affaires sociales Lena Hallengren en fait le triste constat publiquement : « Nous n’avons pas réussi à protéger nos aînés (…) C’est un échec pour la société toute entière« .

Le 15 mai, le Premier Ministre reconnaît que son pays n’a pas réussi à protéger ses aînés : « Bien sûr, nous sommes conscients que trop de personnes ont perdu la vie à cause de Covid-19. Tout comme plusieurs autres pays, nous n’avons pas réussi à protéger les personnes les plus vulnérables, les plus âgées, malgré nos meilleures intentions. »

Début juin, l’épidémiologiste finit également par faire part de certains regrets concernant l’approche modérée suédoise : « Si nous devions rencontrer la même maladie avec tout ce que nous savons aujourd’hui sur elle, je pense que nous finirions par faire quelque chose entre ce que la Suède a fait, et ce que le reste du monde a fait«  (sverigesradio.se).

Interview du 3 juin avec Sveriges Radio

Pour conclure

Si l’immunité collective n’a jamais été officiellement déclarée comme étant l’objectif de la Suède, sa gestion de la pandémie et en particulier ses prévisions d’une immunité collective annoncées avec fierté au printemps laissent toutefois penser que le pays en a fait le pari implicite… Mais la stratégie suédoise s’est malheureusement révélée ne pas être le modèle décrit par son chef d’orchestre, et parfois regardé avec envie depuis l’étranger.

Anders Tegnell, le « monsieur corona » suédois, reconnaît aujourd’hui s’être trompé en pensant que la Suède serait moins touchée, voire même totalement épargnée par une seconde vague, grâce au supposé niveau d’immunité de sa population acquis au printemps.

La deuxième vague est sur nous – la pression ne fait que s’intensifier ©expressen.se

Les autorités suédoises attendent désormais l’arrivée d’un vaccin en début d’année prochaine pour protéger le personnel soignant et les personnes âgées de plus de 70 ans.

A propos Fabrice E 181 Articles
En Suède depuis quelques années, toujours curieux et intéressé par les différences culturelles France-Suède. Mes sujets de prédilection sont billets d'humeur, architecture, pop culture, médias, sorties culturelles et randonnées. Retrouvez mes photos sur instagram : fabisverige

3 Commentaires

  1. Impressionnant, ce reportage, et utile : enfin des explication à donner aux amis hors Suède qui ne comprennent pas que je ne comprenne pas ce qui se passe dans le pays où je vis. 😉
    Merci !

    • bonjour s’il y a rebond (le terme de second vague existe pas ) c’est qu’il y a nouvelle épidémie le virus est pas le même nouvelle souche !
      impossible avec une immunité d’avoir un rebond , la mémoire immunitaire fonctionnera, hors-la, si ça remonte fortement ce n’est pas possible .

      si dans le cas ou le virus est le même, il y aurait pas de réinfection on ne fait pas deux fois la même souche de virus
      dans l’autre cas il continue sa contamination et elle sera infime quelques cas de plus les temps plus froid favorisant la propagation.

      (lasuedeenkit.se ,la pensée unique est pas bonne 😉 )

      • Bonjour Daniel,
        L’absence d’immunité fait qu’il y a une seconde vague (le terme existe bien et est employé par la communauté scientifique).

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