La Suède, mauvaise élève de l’environnement ?

Empreintes de pieds dans le sable
©Jerker Andersson/imagebank.sweden.se

La Suède est internationalement connue pour être à la pointe en matière d’écologie. Le 28 avril 1999, inspiré par la conférence des Nations Unies sur l’environnement de 1992 à Rio de Janeiro, le Riksdag (Parlement suédois) se mettait d’accord sur 15 objectifs environnementaux (Sveriges miljömål) à atteindre d’ici 2020 et faisait la promesse à la prochaine génération que les problèmes de l’époque seraient résolus. En 2005, on rajouta un 16ème objectif pour une faune et une flore riche et diversifiée. En 2021, l’heure est au bilan…

… et il n’est pas positif, on pourrait même parler d’échec : Naturvårdsverket, l’Agence nationale pour la protection de la nature, ne mâche pas ses mots dans son rapport annuel, à l’issue de cette période de 20 ans. Le seul objectif atteint est celui de la résorption de la couche d’ozone. Pour deux des objectifs, le changement climatique et la diversité biologique, on note même un résultat négatif…

Les objectifs environnementaux suédois
Résultat en 2020 des objectifs environnementaux suédois fixés en 1999. Source : https://www.naturvardsverket.se/

Voici les 16 objectifs et le bilan de Naturvårdsverket :

#1 – Limiter l’impact climatique – détérioration : Les émissions de gaz à effet de serre et la température moyenne continuer d’augmenter. Or ces émissions doivent être complètement supprimées d’ici 2050 (selon l’Accord de Paris) afin d’entraver la hausse de la température moyenne ; cela nécessite des ambitions plus élevées.

#2– Un air pur – développement insuffisant : Les niveaux de dioxyde d’azote, de particules et d’ozone provenant de la circulation et de la combustion du bois sont encore trop élevés.

#3 – Une acidification uniquement naturelle – développement positif : Les précipitations de substances acidifiantes ont diminué, mais il faut prendre plus de mesures pour réduire l’impact de la sylviculture et les émissions provenant du transport maritime international.

#4 – Un environnement sans produits nocifs – pas d’évolution : La surproduction et la surconsommation ont pour conséquence l’augmentation de la présence de produits dangereux, même si celle de certains produits toxiques a diminué. La législation doit selon Naturvårdsverket être plus contraignante.

#5 – Protéger la couche d’ozone – proche du but : La couche d’ozone est en train de se résorber, mais les émissions d’oxyde nitreux (gaz hilarant) et l’utilisation de substances appauvrissant la couche d’ozone restent problématiques.

#6 – Un environnement sans radiations dangereuses – proche du but : Il est crucial de limiter le temps d’exposition aux rayons UV pour réduire le nombre de cas de cancer de la peau, ce qui nécessite un changement de mode de vie et d’attitude par rapport au bronzage.

#7 – Pas d’eutrophisation – pas d’évolution : De grandes parties de Suède sont encore concernées par l’eutrophisation, surtout dans la mer Baltique. Les mesures prises ont donné des résultats, mais pas encore suffisamment.

Zones d'eutrophisation sur les côtes suédoises
Zones d’eutrophisation sur les côtes suédoises. Source : https://www.naturvardsverket.se/

#8 – Des lacs et des rivières vivaces – pas d’évolution : Trop de lacs et de rivières suédoises sont encore touchés par l’eutrophisation, l’acidification et divers poisons. Naturvårdsverket veut également voir une réduction de l’exploitation des zones littorales.

#9 – Des eaux souterraines de bonne qualité – pas d’évolution : Naturvårdsverket soupçonne qu’il existe encore de nombreuses zones où l’on ignore que l’eau est polluée.

#10 – Un environnement marin équilibré, des zones côtières et des archipels florissants – pas d’évolution : L’eutrophisation, les produits dangereux et les faibles stocks de poissons sont toujours un problème. La présence de déchets marins et d’espèces étrangères affectent voire détruisent des milieux marins sensibles.

#11 – Des zones humides vivaces – détérioration : le drainage d’autrefois, la régulation du niveau des eaux, l’agriculture et la sylviculture ont encore trop de conséquences négatives sur les zones humides.

#12 – Des forêts vivantes – pas d’évolution : Afin de préserver la diversité biologique de la forêt, il est necessaire de prendre des mesures pour contrecarrer la fragmentation et la perte d’habitats.

#13 – Un paysage agricole riche – pas d’évolution : De nombreuses espèces et types d’habitats ne sont pas encore assez préservés. Pour atteindre cet objectif, il est important que l’agriculture continue d’être pratiquée dans tout le pays.

#14 – Un environnement montagnard grandiose – détérioration : Les changements climatiques et la baisse des activités traditionnelles dans les montagnes, de même que la conduite hors route, sont encore une menace pour ces paysages.

#15 – Un bon environnement urbain – pas d’évolution : Une vision holistique est nécessaire pour un développement urbain durable avec moins de voitures et plus de transports en commun, en vélo et à pied. Le secteur de la construction a néanmoins pris plusieurs initiatives pour gérer l’impact environnemental des bâtiments dans une perspective de cycle de vie.

#16 – Une faune et une flore riches – détérioration : De nombreuses espèces et habitats sont menacés d’extinction et des écosystèmes sont épuisés. Les espèces exotiques continuent d’augmenter. Il faut encore plus protéger les milieux naturels lorsque l’on utilise les ressources naturelles.

Consommation d'énergie par m2 dans les habitations et les locaux 1995-2017
Consommation d’énergie par m2 dans les habitations et les locaux 1995-2017. Source : https://www.naturvardsverket.se/

Alors pourquoi cet échec flagrant ?

Selon Katarina Eckerberg, politologue et professeur à l’université d’Umeå, les questions environnementales sont des problèmes très complexes qui exigent une coordination au niveau de l’État, des régions, des communes, des entreprises, des organisations, des citoyens et des consommateurs. De plus, le prix politique à payer est souvent jugé comme trop élevé par ceux qui prennent les décisions. Certains objectifs de société vont à l’encontre des objectifs environnementaux et prennent le dessus. Personne n’est encore prêt à changer le modèle de croissance économique constante dans lequel nous vivons, un modèle que l’on sait maintenant incompatible avec les objectifs environnementaux. Selon Eckerberg, le ministre de l’environnement devrait faire partie du ministère des Finances, là où siège le pouvoir, pour vraiment pouvoir faire évoluer les choses.

Åsa Romson (Miljöpartiet), ministre de l’environnement et du climat entre 2014 et 2016 (gouvernement Löfvén), est d’accord avec ce point de vue : ”Si nous avons pour objectif de construire notre prospérité sur une gestion durable de notre planète, alors la politique environnementale est la condition préalable au développement économique, et non l’inverse.” Les objectifs fixés en 1999 constituaient selon elle une vision et n’étaient en aucun cas réalistes. C’était malgré tout des objectifs importants à exprimer ; au mieux, ils ont permis de définir la voie à suivre.

Åsa Romson - Andreas Calgren - Lena Ek
Åsa Romson ©http://politik.in2pic.com, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16034794 – Andreas Carlgren ©centerbilder – originally posted to Flickr as Andreas Carlgren halvfigur mot träd, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11567869 – Lena Ek ©Joakim Berndes from Tystberga, Sweden – Almedalen 2014, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=41254328

Andreas Carlgren (Centerpartiet), ministre de l’environnement entre 2006 et 2011 (gouvernement Reinfeldt), constate qu’”aucun gouvernement n’était prêt à faire ce qu’il fallait” pour atteindre les objectifs. Selon lui, les différents gouvernements n’ont pas réussi à orienter les différentes administrations suédoises vers ces objectifs. De plus, les différents partis politiques n’ont pas su adapter une ligne soudée autour de la question. Pour lui, Greta Thunberg, la figure de proue du mouvement #FridayForFuture, a raison : il faut écouter les scientifiques. La question reste : comment faire dans la pratique quand il s’agit de changer des sociétés entières ? Il ne s’agit pas de petites mesures et d’impôts ça et là ; il s’agit d’un restructuration complète de la société.

Lena Ek (Centerpartiet) succéda à Carlgren et précéda Romson au poste de ministre de l’environnement (gouvernement Reinfeldt), entre 2011 et 2014. Pour elle, il faudrait en fait reformuler ces objectifs. Basés sur connaissances scientifiques aujourd’hui vieilles de 40, voire 50 ans, ils ne prennent par exemple pas en compte les micro-plastiques et la question du changement climatique qui a dramatiquement évolué depuis.

Et pour l’avenir ?

Isabella Lövin, actuelle ministre de l’environnement et du climat (Miljöpartiet), fait le bilan au moment de quitter son poste le 31 janvier prochain : elle se félicite que l’environnement soit une question qui imprègne maintenant toute la politique suédoise, avec entre autre une klimatlag, loi sur le climat, votée en 2017, selon laquelle les gouvernements doivent désormais soumettre un rapport climatique et un plan d’action climatique en parallèle de chaque nouveau budget, avec comme objectif que la Suède ait complètement supprimé ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2045.

En juin 2020 a été créé un klimatkollegium, dirigé par le Premier Ministre et composé des ministres de l’environnement et du climat, des entreprises, des finances, de l’infrastructure, de l’énergie et de la numérisation, des affaires rurales, et des marchés financiers et du logement, dans le but de faire concorder tous les domaines politiques dans la même direction pour faire de la Suède le premier pays sans énergie fossile.

Lövin énumère les avancées positives dans le domaine : l’implication des grosses industries SSAB, LKAB et Preem dans la transition climatique ; le lancement du projet Hybrit pour fabriquer de l’acier sans ressources fossiles ; le pourcentage élevé de voitures électriques en Suède grâce à la réforme du bonus-malus ; l’augmentation du prix des émissions sur le marché européen des droits à polluer (ce qui a mené à fermer la centrale électrique à charbon de Värtan, Stockholm, plus tôt que prévu). Elle est par contre déçue que la construction des lignes de chemin de fer à grande vitesse prenne autant de temps.

Arrivée au terme des son mandat politique, elle est convaincue que seuls des outils économiques sont efficaces pour faire évoluer les choses : ”Les carottes ne suffisent pas, il faut aussi user du fouet.” Elle souhaite voir la suppression de l’huile de palme dans les biocarburants, et qu’on utilise ces biocarburants uniquement pour alimenter les véhicules, et non pour chauffer les bâtiments. Elle croit également beaucoup en une économie de plus en plus circulaire. Et rappelle également que chacun est responsable de réduire son empreinte écologique, surtout de la part de ceux qui gagnent le plus, car ils consomment et voyagent d’autant plus.

Bien que l’environnement et le climat soient plus présents dans le débat politique qu’autrefois, le nombre d’électeurs votant pour Miljöpartiet a baissé depuis que le parti a sa place dans le gouvernement. Selon Lövin, il est difficile d’être populaire quand on doit prendre des décisions et faire des compromis. Elle ne regrette malgré tout pas d’avoir fait partie du gouvernement et croit que MP a réussi à influencer plus que s’ils étaient restés en dehors.

Isabella Lövin - Greta Thunberg
Isabella Lövin ©Miljöpartiet de Gröna/Fredrik Hjerling – Eget arbete, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11561420 – Greta Thunberg ©Frankie Fouganthin – Eget arbete, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=87257565

 

Naturvårdsverket dresse donc un bilan négatif des actions de la Suède pour un meilleur environnement. Greta Thunberg fait la même chose : depuis le début de sa skolstrejk (grève pour le climat) en août 2018, la jeune activiste n’a de cesse de critiquer, la Suède d’abord, puis le reste du monde – car il s’agit bien d’un problème global – de ne pas faire assez, de ne pas prendre les bonnes décisions, basées sur des données scientifiques, de ne pas oser chambouler le modèle économique dans lequel nous vivons. Greta n’a pas peur de révéler les failles d’un pays qui se veut à la pointe de l’écologie depuis des années, et notamment de montrer que le train de vie de la Suède n’est pas cohérent avec ses ambitions environnementales. Est-ce que son initiative individuelle populaire et médiatique pourrait finalement permettre la prise de conscience de la population, et contrebalancer l’échec des politiques ?

 

Sources :

A propos Audrey L 104 Articles
Française vivant en Suède depuis 1999 et travaillant dans le domaine culturel, je souhaite faire part de mon expérience et de mes connaissances de la société suédoise pour aider mes compatriotes à s'installer en Suède.

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