Retour sur une crise politique historique

Stefan Löfven, premier ministre de Suède
©Jessica GOW/AFP

131 jours après les élections, la Suède a enfin un Premier ministre, élu la semaine dernière, et un nouveau gouvernement, présenté cette semaine. La crise a été longue et son dénouement précédé de longues négociations et d’alliances qui se sont faites, défaites et refaites. La Suède en kit vous fait un petit récapitulatif du feuilleton politique le plus suivi de la fin de l’année 2018.

La situation au lendemain des élections 

Le 9 septembre dernier avaient lieu les élections générales suédoises, locales, régionales et nationales. Une fois les votes dépouillés, le Riksdag, le parlement suédois,  comptait 144 mandats pour le bloc de gauche et 143 mandats pour le bloc de droite ; à l’extrême-droite, les Sverigedemokrater (SD) totalisaient 62 mandats. La gauche se composait de Vänsterpartiet (V, la Gauche, 28 députés), des Sociaux-démocrates (S, 100 députés), et de Miljöpartiet (MP, les Verts, 16 députés). L’Alliance de Droite, quant à elle, se composait du Centre (C, 31 députés), des Libéraux (L, 20 députés), des Modérés (M, 70 députés) et des Kristdemokrater (KD, Chrétiens-démocrates, 22 députés). Dans cette constellation, SD (en jaune dans le diagramme ci-dessous) se retrouvait dans la position de vågmästare, c’est à dire dans le rôle du parti pouvant faire pencher la balance à droite… si l’Alliance était prête à accepter leur soutien. Ce sont ces discussions qui ont provoqué la scission de l’Alliance, C et L refusant de prendre le risque de donner de l’influence à SD.

Répartition des mandats au Riksdag selon les partis
©Wikimedia Commons

Destitution du Premier ministre sortant

Le 24 septembre, les députés élisaient Andreas Norlén au poste de talman, président du Riksdag. Norlén est un député élu au sein du parti des Modérés, mais en tant que talman, il se doit d’être politiquement neutre, de veiller au bon fonctionnement du Riksdag et de diriger le travail des députés. Au niveau du protocole, il se situe sous le chef de l’État, qui est le roi, mais au-dessus du Premier ministre.

Le 25 septembre, l’étape suivante consistait en un vote de confiance envers le Premier ministre sortant Stefan Löfven, qui a dirigé le gouvernement suédois ces quatre dernières années. Il a perdu ce vote, 204 députés ayant voté pour sa destitution. Il est resté en place jusqu’à l’élection du nouveau Premier ministre et son gouvernement est devenu un gouvernement de transition, en attendant le nouveau.

Sonder le terrain pour un nouveau gouvernement

Norlén a aussitôt entamé un premier talmansrunda au cours duquel il s’est entretenu avec chaque chef de parti pour déterminer qui pourrait être désigné comme candidat au poste de Premier ministre. Jusqu’à maintenant, dans l’histoire de la politique suédoise, le choix du candidat par le talman n’avait jamais été refusé par le Riksdag, son rôle étant de trouver un candidat qui fasse presque l’unanimité auprès des députés. En effet, pour qu’un Premier ministre soit élu par le Riksdag, il ne doit pas y avoir plus de 175 voix contre le candidat. 

Andreas Norlén et Ulf Kristersson lors d'un talmanrunda
Andreas Norlén et Ulf Kristersson lors d’un talmanrunda ©Henrik Motgomery/TT

À droite…

Un deuxième talmansrunda fut nécessaire pour, le 2 octobre, donner à Ulf Kristersson (M) la mission de faire une première sonderingsuppdrag : sonder le terrain pour rassembler suffisamment de soutien pour le poste de Premier ministre. Kristersson espérait obtenir le soutien des Sociaux-démocrates pour construire un gouvernement de coalition S + M, mais il échoua à les convaincre. Il proposa alors ce qu’il appelait « le modèle 3-2-1 » : son ambition étant alors de former un gouvernement rassemblant soit les Modérés seuls, soit un ou plusieurs autres partis de l’Alliance de droite, mais il abandonna le 14 octobre.

À gauche…

Ce fut alors au tour de Stefan Löfven d’obtenir la deuxième sonderingsuppdrag ; il tenta de mettre en place un blocköverskridande samarbete, une coalition au-delà des blocs politiques traditionnels de gauche et de droite. Il abandonna le 29 octobre… 

À droite…

Norlén étudia alors la viabilité de quatre gouvernements différents : un gouvernement au-delà des blocs politiques, un gouvernement du milieu, un gouvernement Alliance de droite + MP (Verts), un gouvernement de droite avec un ou plusieurs partis. Le 5 novembre, il donna pour la deuxième fois à Kristersson une nouvelle sonderingsuppdrag. Le 14 novembre, Kristersson fut soumis au vote du Riksdag pour devenir Premier ministre ; il fut rejeté, avec 195 voix contre et 154 voix pour. 

Andreas Norlén et Annie Lööf lors d'un talmanrunda
Andreas Norlén et Annie Lööf lors d’un talmanrunda ©Henrik Motgomery/TT

Au milieu…

Annie Lööf, la chef du Centre, obtint à son tour une sonderingsuppdrag. Elle aussi essaya de négocier au-delà des blocs politiques mais sans succès : le 22 novembre, elle déclarait que S et M, en campant sur leurs positions, empêchaient le déblocage de la situation.

Le 23 novembre, Norlén annonça que Löfven serait soumis au vote du Riksdag le 3 décembre, vote ensuite repoussé au 14 décembre. Entre temps, Lööf présenta ses conditions pour accepter Löfven en tant que Premier ministre, entre autres la baisse des impôts et le principe de flexisecurity dans le domaine du travail. Les Libéraux, avec Jan Björklund à leur tête, se rallièrent à ces conditions. Le 10 décembre, Lööf annonçait que ces conditions n’étaient pas acceptées par Löfven et refusa ainsi de lui apporter son soutien.

À droite…

Le 12 décembre, le budget pour 2019 proposé par le gouvernement de transition fut rejeté par le Riksdag ; à la place, c’est le contre-budget des Modérés et des Chrétiens-Démocrates qui fut adopté, avec le soutien de SD. Ce contre-budget prévoit entre une baisse des impôts pour les retraités et pour les travailleurs, la suppression de la taxe-avion, la hausse des cotisations syndicales.

Négociations à gauche et au milieu

Le 14 décembre, Löfvén perdait le vote du Riksdag. C’était le deuxième vote pour le poste de Premier Ministre. Il en restait deux ; si le quatrième devait échouer, de nouvelles élections devaient être organisées dans les trois mois, et cette éventualité se rapprochait de plus en plus. Ainsi, le 19 décembre, Norlén annonçait que le prochain vote pour le poste de Premier ministre aurait lieu le 16 janvier. Il prévoyait aussi d’éventuelles nouvelles élections pour le 21 avril.

Durant les fêtes de fin d’années, des pourparlers ont eu lieu et le 11 janvier, un accord contracté entre S, MP, L et C était présenté : C et L promettaient d’apporter leur soutien à un gouvernement rouge-vert S + MP s’ils s’engageaient à appliquer une série de mesures néo-libérales, listées en 73 points. Januariavtalet, l’accord de janvier, prévoit l’assouplissement du droit du travail, la baisse du taux d’imposition pour les hauts revenus, la libéralisation des loyers des logements neufs, une refonte totale d’Arbetsförmedlingen (le Pôle Emploi suédois), etc. La liste complète, en suédois, ici. Une des exigences de C était aussi que Vänsterpartiet soit exclu de toute influence pendant tout le mandat du prochain gouvernement. V avait d’abord pensé voter contre Löfven, ce qui aurait mené à un troisième échec et éventuellement le risque de l’avènement d’un gouvernement de droite, ouvrant ainsi la porte à SD. Voulant faire barrage à l’extrême-droite, V a finalement décidé de voter blanc.

Vote Premier ministre Stefan Löfven
©Dagens Nyheter

Stefan Löfven de nouveau Premier Ministre

Le 18 janvier, le dénouement de la crise gouvernementale suédoise intervenait enfin quand S et MP (115 députés) votaient pour Stefan Löfvén, M, KD et SD + 1 C (153) votaient contre lui, tandis que V, C, L (77) s’abstenaient (4 députés étaient absents). Les votes contre étant inférieurs à 175, Löfven fut ainsi reconduit en tant que Premier ministre. Löfven s’est exprimé après son élection : « Le Parlement suédois m’a nommé Premier ministre du pays. Je prends cette responsabilité avec humilité mais aussi avec détermination. » Puis il a ajouté : « La Suède a choisi une voie différente et c’est historique », faisant ainsi référence aux autres pays européens qui se sont dernièrement tournés vers la droite, voire l’extrême-droite. C et L se sont ainsi désunis de l’Alliance de droite pour empêcher SD d’avoir une influence marquée sur la politique suédoise. Mais le gouvernement Löfven II reste minoritaire.

Gouvernement Löfven II

Ce lundi 21 janvier à 11h a eu lieu au Riksdag la regeringsförklaring, la présentation du nouveau gouvernement suédois par Stefan Löfven et des mesures qu’il compte mettre en place d’ici la fin de son mandat, des mesures qui respectent le Januariavtalet. Certaines décisions prises lors du vote du budget en décembre devraient être annulées : par exemple, l’entrée gratuite des musées nationaux sera maintenue et l’Agence publique pour l’égalité des sexes continuera son activité. Mais surtout, l’ambition du gouvernement reste concentrée sur la transition écologique : la Suède sera la première nation sans énergie fossile, a déclaré Löfven.

À 14h15, le nouveau gouvernement, accompagné du talman, a été reçu au Palais Royal par le roi Carl XVI Gustav et la princesse héritière Victoria, pour entériner la décision formelle au cours d’un skifteskonselj, un conseil de passation en quelque sorte. 

Le nouveau gouvernement, paritaire, se compose des 23 ministres suivants, dont 6 nouveaux noms (en italique) : 

  • premier ministre : Stefan Löfven (S), 61 ans
  • vice-premier ministre et ministre de l’environnement et du climat : Isabella Lövin (MP), 55 ans
  • ministre des affaires de l’Union européenne : Hans Dahlgren (S), 70 ans
  • ministre de la justice et de l’immigration : Morgan Johansson (S), 48 ans
  • ministre de l’intérieur : Mikael Damberg (S), 47 ans
  • ministre des affaires étrangères : Margot Wallström (S), 64 ans
  • ministre de la coopération internationale pour le développement : Peter Eriksson (MP), 60 ans
  • ministre du commerce et de la coopération nordique : Ann Linde (S) , 57 ans
  • ministre de la défense : Peter Hultqvist (S), 60 ans
  • ministre de l’enfance, des personnes âgées et de l’égalité : Lena Hallengren (S), 45 ans
  • ministre des affaires sociales : Annika Strandhäll (S), 43 ans
  • ministre des finances : Magdalena Andersson (S), 51 ans
  • ministre des marchés financiers et du logement : Per Bolund (MP), 47 ans
  • ministre de la fonction publique : Ardalan Shekarabi (S), 40 ans
  • ministre de l’éducation : Anna Ekström (S), 59 ans
  • ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche : Matilda Ernkrans (S), 45 ans
  • ministre de l’économie : Ibrahim Baylan (S), 46 ans
  • ministre des affaires rurales : Jennie Nilsson (S), 46 ans
  • ministre de la culture, de la démocratie et du sport : Amanda Lind (MP), 38 ans
  • ministre du travail : Ylva Johansson (S), 54 ans
  • ministre de légalité des sexes et de la lutte contre la discrimination et la ségrégation : Åsa Lindhagen (S), 38 ans
  • ministre des infrastructures : Tomas Eneroth (S), 52 ans
  • ministre de l’énergie et de la numérisation : Anders Ygeman (S), 48 ans
Gouvernement Löfven II
@Frankie Fouganthin/Wikimedia Commons
A propos Audrey L 81 Articles
Française vivant en Suède depuis 1999 et travaillant dans le domaine culturel, j'aime partager mes expériences, faire découvrir la culture suédoise et écrire.

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