Quand la Suède n’est pas du tout « lagom »

Vue de l’étranger, la Suède est souvent considérée – ou fantasmée – comme un pays très ouvert où règne la plus grande tolérance.

Pourtant, une observation plus fine de la société suédoise permet de voir que, derrière cette facade bienveillante, interviennent régulièrement des changements radicaux de valeurs s’agissant de ce qu’elle juge acceptable ou pas.

Enquête autour de la question des moeurs et du nucléaire civil dans une Suède tout sauf « lagom », un terme à découvrir dans cet article si vous ne le connaissez pas encore.

Pour expliquer ces virages à 180 degrés, nous vous proposons ici avec l’aimable autorisation de son auteur la traduction de l’article “En Suède, on oscille entre les extrêmes” publié en février 2011 dans le quotidien Svenska Dagbladet. Les remarques entre crochets sont celles de la Suède en Kit.

L’auteur de l’article, Thomas Gür, est un journaliste suédois d’origine turque, éditorialiste spécialiste des questions de politiques suédoise et étrangère depuis la fin des années 90. Il a écrit notamment des éditoriaux pour Göteborgs-Posten, Kvartal, Dagens Nyheter et la radio publique suédoise Sveriges Radio.

Thomas Gür. Photographie par Ernst Henry

En Suède, on oscille entre les extrêmes

[Début de la traduction]

« La société suédoise n’est pas du tout lagom s’agissant de la question des valeurs. Au contraire, elle oscille plutôt entre les extrêmes. La meilleure illustration tient dans les postures radicales concernant ce qui est jugé acceptable ou non en matière de décence et de sexualité.

Il y a quelques décennies, il était de bon ton de rendre hommage à la prostitution comme moyen de « maximiser le bonheur sexuel dans la société ». Présenter des rapports sexuels sur scène en “live show” était une attraction courante jusque dans les fêtes de villages.

Cette attitude culmina en 1976 lors de la commission d’enquête parlementaire sur les crimes sexuels (SOU 1976:9) à l’issue de laquelle les parlementaires proposèrent :

  1. D’abolir la notion de viol sauf dans les cas les plus graves.
  2. Que le comportement de la victime soit prise en compte [comme circonstance atténuante pour le violeur] dans le choix de la sanction.
  3. La dépénalisation de l’inceste entre adolescents et parents ainsi que du harcèlement sexuel, sauf envers les enfants de moins de dix ans.

L’enquête parlementaire précisait que « l’abus sexuel contre des enfants ne semble pas avoir d’effet néfaste particulier sur le développement de leur personnalité » et que si c’était l’enfant qui initiait la relation, cela devait être pris en compte [comme circonstance atténuante pour le violeur] lors de la condamnation pour rapports sexuels avec des enfants.

Aujourd’hui [2011] , des personnes sont reconnues coupables d’achat de services sexuels sans que la preuve du paiement ne soit faite mais au motif que le condamné doit bien avoir compris qu’il s’agissait de prostituées, car les femmes en question portaient « un maquillage et des vêtements provocants » et « parlait anglais avec un fort accent ».

La ministre de la Justice [Beatrice Ask (M) en 2011] envisage ouvertement d’envoyer des lettres aux hommes soupçonnés d’achat de services sexuels dans des enveloppes spécialement colorées (le mauve était la proposition du ministre), afin que leurs enfants puissent voir quel genre de personne l’État considère qu’est leur père.

Le concept de viol a été étendu pour inclure les actes sexuels réalisés contre la volonté de la personne mais sans violence ni contrainte, ce qui crée des problèmes de sécurité juridique croissants. Et la semaine dernière, d’éminents avocats de la cour d’appel ont utilisé les ressources publiques afin de décider si les manga doivent être considérés comme de la pornographie pédophile ou bien si ce sont des contes de fées puisque l’interdiction de posséder des images pornographiques représentant des enfants inclut également les dessins animés.

Un important facteur explicatif de ces radicaux virages à 180 degrés se trouve dans les valeurs qui caractérisent la société suédoise : le pays au monde le plus rationaliste et le plus obsédé par la satisfaction de ses propres besoins, comme en témoigne la « World Values Surveys Inglehart-Welzel Cultural Map of the World » issue du réseau de sciences sociales éponyme.

Le rationalisme exagéré se formule dans des principes tels que « Si on a dit A, on peut dire B », après quoi on se précipite rapidement jusqu’à la dernière lettre de l’alphabet.

Cet égocentrisme signifie parfois que chaque personne est autorisée à faire ce qu’elle veut (par exemple avoir des rapports sexuels sur scène) ou parfois que chaque acte d’une personne peut être interprété comme la violation de l’intégrité d’une autre (dessins animés pornographiques). Faire redescendre la Suède de quelques barreaux sur cette échelle de valeurs ne peut se faire en quelques générations.

L’antidote en attendant est simplement d’être conscient que les passes de muleta politiques et le rationalisme extrême sont des éléments fondamentaux dans la culture publique suédoise, qui veille à toujours aller jusqu’au bout, peut importe qu’on soit déjà tombé sur la tête. » [Fin de la traduction]

La Suède « Peace and love »

Quarante-cinq ans plus tard, la lecture des recommandations de la commission d’enquête de 1976 témoigne de considérations d’un autre temps. La priorité était alors avant tout s’affranchir de la morale puritaine qui caractérisait le corpus juridique suédois d’alors, hérité en partie d’une loi de 1864 !

Par ailleurs dans le contexte de l’époque « Peace & Love », tout semble en effet permis. En témoigne la très médiatisée motion parlementaire de 1972 du député Sten Sjöholm  du parti populaire [Folkpartiet, aujourd’hui Liberalerna] proposant l’ouverture de maisons closes étatiques !

Un Systembolaget du porno ?

Le Folkpartiet semblait bien porté sur la chose car trois ans plus tard, son collègue d’alors Per Gahrton proposa la nationalisation de toute la production pornographique suédoise. Mais attention, uniquement dans un pur esprit de responsabilité publique, un peu comme le toujours actuel monopole national de la distribution d’alcool sensé protéger les Suédois de leurs propres démons…

Le contraste est effectivement saisissant avec cette interview de la ministre de la justice Beatrice Ask trente quatre ans plus tard en 2010, soit onze ans après l’interdiction de l’achat d’actes sexuels.

Beatrice Ask, ministre de la justice en 2011 (M) – Image Scanpix

Elle y explique sa volonté de dénoncer les clients des prostitués à leurs propres familles par la fameuse enveloppe colorée mentionnée par Thomas Gür. Une crainte, dit-elle, bien plus dissuasive que la menace de la prison [en réalité à cette époque, seules des amendes furent infligées aux coupables]. Peu importe à la ministre que cela puisse être un enfant qui ouvre le courier, « c’est tout aussi bien que sa fille sache quel genre de type est son père ».

Deux poids deux mesures ?

Plus récemment c’est Paolo Roberto, acteur et entrepreneur suédois connu, qui a totalement disparu des écrans en plus de perdre le contrat le liant avec la firme qui commercialisait des produits alimentaires à son nom en raison de suspicion d’achat de prestations sexuelles qu’il confirmera lui-même un peu plus tard en mai 2020.

Paolo Roberto ©Linus Hallsenius / TV4

Le traitement des média à son égard est à comparer avec celui de Yasin, un rappeur multi-récidiviste condamné en 2018 pour infraction aggravée à la législation des armes à feu, soupçonné de meurtre et mis en détention provisoire pendant trois mois en 2020 puis condamné à nouveau à dix mois de prison en juillet 2021 pour préméditation de kidnapping d’un rival.

Yasin ©SVT

Ce lourd passif judiciaire n’a nullement empêché la radio publique P3 de lui décerner en mars 2021 le « P3 Guld » dans la catégorie « Artiste de l’année », une récompense musicale prestigieuse, même si la polémique a obligé la chaîne d’état à se justifier publiquement de son choix de ne pas retirer le prix une fois sa dernière condamnation prononcée en juillet 2021.

On retrouve ce schéma de changement brutal de posture entre ce qui est admis on non par la société suédoise décrit par Thomas Gür pour d’autres sujets de société. Celui de la production d’électricité issue de l’énergie nucléaire en est un autre.

Le nucléaire en Suède, interdiction d’y penser ?

Suite à l’accident de la centrale de Three Miles Island en 1979, un référendum eut lieu en Suède en 1980 pour décider entre trois options de démantèlement de l’ensemble de la flotte de réacteurs nucléaires suédois à différentes vitesses.

La Suède comptait alors six réacteurs en fonctionnement, quatre prêts à être mis en service et deux en construction.

Manifestation contre l'énergie nucléaire en 1979 - Photographe inconnu - Source Vattenfall
Manifestation contre le nucléaire en Suède en 1979 ©Auteur inconnu – Source : Vattenfall

Le résultat du vote fut peu lisible et le parlement suédois décidera finalement d’un horizon de démantèlement complet du parc en 2010, ce qui incluait donc le maintien de la mise en service prévue en 1985 des deux réacteurs alors en construction (Forsmark 3 et Oskarshamn 3).

Mais hors de question d’en construire de nouveaux. Entre 1987 – un an après l’accident de Tchernobyl – et 2006, la législation suédoise interdisait explicitement non seulement la construction de nouveaux réacteurs nucléaires en Suède mais allait même beaucoup plus loin en ordonnant que « Nul ne peut préparer de plans de construction, calculer des coûts, commander des équipements ou prendre d’autres mesures préparatoires en vue de la construction d’un réacteur nucléaire dans le pays ».

Quiconque enfreignait cette disposition s’exposait à une peine de prison de la même durée que celle sanctionnant un homicide involontaire !

La loi en question fut rapidement surnommée « Tankeförbudet » [interdiction de penser] car elle n’est en effet pas sans rappeler le « Thoughtcrime » orwellien de 1984. Bien qu’il ne fut pas interdit stricto sensu de mener des activités de recherche sans lien avec un projet de construction en Suède, il est aisé de comprendre que la filière suédoise du nucléaire civil soit pessimiste sur son avenir.

Malgré la publication d’un appel cosigné par 102 chercheurs suédois à l’automne 1995, il faudra effectivement attendre onze ans pour que la loi soit finalement amendée et le paragraphe supprimé. Entre temps, la Suède aura perdu de nombreuses compétences-clef qui ont poursuivi leurs recherches à l’étranger ou se sont reconverties dans d’autres domaines.

Centrale nucléaire de Barsebäck (Scanie) en cours de démantèlement ©Jorchr – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3681406

Pendant cette période, les deux réacteurs de Barsebäck ont été définitivement arrêtés dans un contexte de forte pression du Danemark tandis que Oskarshamn 1 et 2, puis Ringhals 1 et 2, furent mis à l’arrêt plus tard en raison de l’inflation des coûts d’exploitation. Ces derniers sont essentiellement liées à une taxation associée à l’électricité d’origine nucléaire créée spécifiquement  pour permettre à ses détracteurs d’accélérer son démantèlement au prétexte qu’elle coûte trop cher, un objectif réussi comme on peut le voir puisqu’en 2021, la Suède ne compte pas plus de réacteurs en fonctionnement qu’en 1980.

Le Riksdag n’a pourtant pas respecté le résultat du référendum de 1980 s’agissant tant du calendrier que du contenu car il vota en 2010 l’autorisation de construire de nouveaux réacteurs pour remplacer ceux existants à l’issue de leur période d’exploitation.

Le sujet reste un chiffon rouge de la vie politique suédoise, en témoigne les turbulences au sein de la coalition MP-S [partis écologique et social-démocrate au pouvoir en août 2021] concernant la non-décision relative au stockage définitif des déchets nucléaires en Suède.

Cependant, certainement plus consciente du défi de l’électrification et de la décarbonisation de la société que ses propres représentants, près de la moitié de la population suédoise – 46 % – se dit en mai 2021 prête à construire de nouveaux réacteurs, seul 14 % souhaitent la fermeture des réacteurs actuellement en service.

Johan Hallnäs/TT
©Johan Hallnäs/TT

Nul ne sait exactement quel sera le prochain sujet de société à connaître un brusque mouvement de balancier. Mais on peut parier que la campagne des élections législatives de septembre 2022 servira probablement de catalyseur à un thème d’actualité qui accélèrera le changement d’attitude de la société suédoise sur le sujet en question.

Rendez-vous à l’été 2022 !

A propos Emmanuel RC 10 Articles
Français vivant à Stockholm depuis 2012, mes sujets de prédilections sont l'entrepreneuriat, la vie politique locale et internationale ainsi que le décodage de l'administration suédoise. Passionné par l'univers du vin, j'anime régulièrement à travers ma société Vinologie des dégustations et imports privés de vins français.

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