La capitale suédoise a accueilli cet été la première déclinaison stockholmoise de la conférence Care & Repair, organisée au Moderna Museet en juin 2026. Un événement discret dans son format, mais structurant dans les idées qu’il a mises sur la table. Cette conférence s’inscrit dans un mouvement plus large porté par la Suède et, plus largement, par l’Union européenne : le déploiement progressif d’un nouveau cadre réglementaire sur le droit à la réparation.
Depuis le 1er juillet 2026, la législation sur le droit à la réparation est en cours d’implémentation à l’échelle européenne. Elle commence par les appareils électroniques, les biens de consommation et les appareils ménagers, avant de s’étendre en février aux jouets pour enfants, puis progressivement à d’autres secteurs, dont le textile et la mode, attendus dans les prochaines étapes. La mode n’est donc pas encore directement régulée, mais elle s’inscrit clairement dans la trajectoire de long terme de cette transformation.

La conférence de Stockholm, organisée par l’agence de tendances suédoise Trendsstefan en collaboration avec l’entreprise Act Of Caring, a réuni plus de 250 participants, dont environ 120 en ligne dans le monde. Elle a posé une question centrale, très concrète : comment passer d’un système fondé sur la production et le remplacement à un modèle économique viable basé sur la réparation ?
Un constat a rapidement dominé les échanges : la réparation reste encore très peu utilisée, même dans un pays comme la Suède souvent considéré comme avancé sur les questions de durabilité.
En Suède, les consommateurs dépensent en moyenne environ 6 euros par an en services de réparation. Le chiffre est faible et révèle un écart important entre les intentions écologiques et les comportements réels. Même si 41 % des consommateurs déclarent avoir déjà fait réparer un produit, la dépense annuelle reste marginale. Un Consumer Report de 2025 ajoute une dimension intéressante : les femmes achètent davantage de seconde main, tandis que les hommes ont davantage recours à la réparation en majorité, ce qui montre que les comportements circulaires restent fortement différenciés selon le genre.

Du centre de coût au modèle économique
L’un des points majeurs de la conférence a été le changement de statut de la réparation dans les entreprises. Historiquement perçue comme un centre de coût, elle devient progressivement un levier stratégique de création de valeur.
Des groupes comme Samsung, Electrolux ou Clas Ohlson ont présenté des initiatives de réparation intégrées à leurs écosystèmes produits : pièces détachées, maintenance et remise en état ne sont plus périphériques, mais centrales dans la relation client et la durée de vie des produits. Pour la mode et le textile, ces modèles apparaissent comme des terrains d’observation directs, déjà testés dans d’autres industries.
Mais la transition reste inégale. La réglementation avance plus vite que les infrastructures, et la perception consommateur reste un frein important : la réparation est encore associée à une expérience coûteuse, compliquée ou peu accessible. Pourtant, plusieurs études montrent que les consommateurs seraient prêts à payer environ 30 % du prix initial pour une réparation, ce qui déplace le problème vers l’accès et l’organisation du service plutôt que la demande elle-même.
La Suède a par ailleurs conduit une enquête nationale d’un an sur la mise en œuvre du cadre européen. Plusieurs points restent ouverts, notamment les mécanismes d’incitation. Faut-il réduire la TVA sur la réparation, ou élargir des dispositifs comme le RUT aux services de cordonnerie et de couture ? Certains pays européens, comme la France ou l’Autriche, ont déjà mis en place des aides financières pour rendre la réparation plus attractive et plus facile et cela semble marcher très bien.
Autre particularité suédoise : l’absence de liste officielle de réparateurs agréés. (contrairement aux autres pays de l’union) Ce choix soulève des questions de lisibilité et d’accès pour les consommateurs. En parallèle, la sensibilisation reste faible : seulement 19 % des consommateurs connaissent l’existence du nouveau cadre européen.
En gros, si je veux réparer mon jeans ou mon téléphone je ne sais pas qui sont les réparateurs agréés et c’est plus risqué car je suis moins sûr du service que j’achète.

La mode : le secteur où la réparation devient culturelle
Dans le secteur de la mode et du textile, la réparation dépasse la dimension technique pour devenir un sujet culturel et émotionnel.
Un chiffre souvent cité dans les discussions : prolonger la durée de vie d’un vêtement par trois peut réduire son impact environnemental de 50 à 70 %. Cela repositionne clairement l’enjeu : ce n’est pas seulement la matière qui compte, mais la durée d’usage.
Jodi Everding, consultante en circularité ayant travaillé dans l’ensemble du secteur mode, du luxe à la fast fashion, a rappelé que le mot “réparation” était encore récemment perçu négativement dans les maisons de luxe. Il est aujourd’hui progressivement remplacé par des notions de savoir-faire, de durabilité et de préservation de valeur.
Une intervention d’EY Nordic a structuré cette repair transformation qui démarrait au premier juillet 2026, autour de trois axes :
- redéfinir la valeur
- repenser les ressources
- construire de nouveaux partenariats.
L’enjeu est autant organisationnel que culturel.

Quand la réparation devient expérience
Plusieurs initiatives montrent comment la réparation peut être transformée en expérience plutôt qu’en simple service.
Le concept Lifewear d’Uniqlo, développé avec son réseau de 70 Repair Studios (dont un à Göteborg), introduit la notion de durabilité émotionnelle : réparer devient un moment de co-création autour du vêtement, les clients sont invités á des ateliers réparations en magasin.
La plateforme Sojo, venue de Londres à l’occasion de la conférence stockholmoise, faisant initialement du business B2C, s’est transformée en infrastructure B2B pour les marques. Elle met en lumière une réalité souvent invisible : une partie importante des pertes provient de produits légèrement défectueux ou invendus, bloqués avant même la mise en vente. Un défaut minime peut suffire à exclure un produit du circuit commercial. Par exemple un petit trou à l’épaule qui est en fait seulement une anomalie de fabrication et hop ! Le vêtement dégage.
Dans ce contexte, la réparation devient à la fois outil environnementale et levier économique.
La marque UK, Toast, qui avait aussi fait le déplacement outre-manche pour l’occasion, va plus loin en intégrant la réparation dans leur identité. Ateliers de sashiko, réparations visibles, événements communautaires “slow Sundays” : la réparation devient un acte culturel, parfois même revendiqué esthétiquement par les clients. Et ça marche depuis longtemps car c’est la plus ancienne marque á faire du repair !

Le cas des sneakers
Le secteur des sneakers illustre les limites structurelles actuelles.
Chez Veja, Daniel Schmitt, head of repair, explique qu’une paire de basket peut contenir jusqu’à 40 matériaux différents, rendant la réparation complexe. Par ailleurs, les filières de formation en cordonnerie se réduisent fortement et surtout la majorité des artisans formés ne travaillent pas sur les sneakers!!!
Pour répondre à ce manque, Veja a ouvert des ateliers de réparation multi-talents textile et vêtement et lancé une formation à Roubaix pour reconstruire des compétences en réparation textile et chaussure (et surtout baskets). L’entreprise introduit aussi une distinction entre “care” et “repair” : l’entretien comme prolongement de vie avant la réparation structurelle est toujours la première étape et la marque fait en sorte de bien informer ces clients, afin que le repair reste far, far away!

Design, responsabilité et régulation
Les experts politiques et chercheurs rappellent que la réparation commence dès la conception.
Anna-Karin Sundelius, conseillère textile pour la Société suédoise pour la conservation de la nature et ancienne cadre chez H&M, souligne que les nouvelles règles d’éco-conception imposent désormais des produits durables, réparables et recyclables dès l’origine. Le recyclage seul est jugé insuffisant car trop énergivore. La partie la plus polluante d’un produit se fait à sa création pendant la phase design car il n’est pas pensé pour être recyclé.
Les systèmes de responsabilité élargie du producteur (REP/EPR) devraient également transférer une partie des coûts vers les marques, notamment pour la gestion de fin de vie des produits.
Plusieurs initiatives émergent déjà dans le design et le mobilier : Vestra, Swedese, Repamera ou encore l’application Tingit en Lituanie développent des infrastructures de réparation et de prolongation d’usage. Imaginez Vinted mais version réparation !
Un écosystème encore fragile
Les chercheurs et professeurs de Konstfack rappellent néanmoins une limite importante : la réparation repose sur un travail souvent invisible, peu valorisé et mal structuré. Sans cadre, elle risque de reproduire des déséquilibres existants.
Le rôle du designer évolue alors : il ne s’agit plus uniquement de créer des objets, mais de penser leur durée de vie. Et peut être le designer du futur sera un expert en repair, care, recycle et upcycle. Ce serait presque repenser la profession comme un nouveau métier.
Une infrastructure en construction
La réparation ne constitue pas un modèle unique, mais un système en formation à l’intersection de la régulation, de l’économie, du design et de la culture. Beaucoup d’entreprises sonnent aussi la sonnette d’alarme de “regulation fatigue” qui rend de plus en plus complexe toute fabrication. Imaginez être créateur de meublse et avoir une liste de dix régulations minimum á suivre, cela complique clairement la donne.
Selon McKinsey (2022), elle pourrait représenter un marché de 50 à 70 milliards d’euros d’ici 2030. Mais au-delà de la dimension économique, c’est surtout la nature même de la consommation qui est en train d’évoluer.
Dans un pays comme la Suède, où ces débats prennent déjà forme concrètement à Stockholm, la réparation apparaît moins comme une tendance que comme une infrastructure en construction.
Si la circularité a dominé les discours de la dernière décennie, la réparation pourrait bien devenir la couche opérationnelle qui déterminera si ces ambitions deviennent réellement applicables.

La conférence s’est également conclue sur une question ouverte : quelle sera la prochaine capitale européenne à accueillir le “Care & Repair next chapter” ?
Après Stockholm, les organisateurs réfléchissent déjà à la suite du format et à la ville capable de porter cette conversation à une autre échelle. De mon point de vue, la France apparaît comme un acteur potentiel, avec Paris souvent citée comme capitale de la mode et engagée dans le débat autour de la fast fashion, notamment face à des acteurs comme Shein. Elle semble ainsi bien positionnée pour apporter une réflexion pertinente sur la réparation textile, à l’intersection de l’industrie, de la culture de l’artisanat et des enjeux de transformation profonde de la mode.
Virginie Tolly
Styliste, personal shopper et fashion strategist, Virginie Tolly accompagne celles et ceux qui veulent aligner leur image extérieure avec qui ils sont vraiment.

Formée à la mode et au design textile, elle a construit une carrière internationale entre l’Allemagne, l’Australie, les Pays-Bas et la Suède, avant de rejoindre le siège du groupe H&M. Pendant plus de dix ans, elle y a évolué entre design, stratégie produit et recrutement de talents créatifs et experts business textile.
Ce parcours au cœur de la mode industrielle lui a donné une compréhension fine des codes, des tendances et des mécanismes de l’image. À la suite d’un tournant personnel et professionnel, elle se forme au coaching et à la psychologie appliquée, pour replacer l’humain au centre du style, et se décrit parfois plus comme fashion spiritualiste que comme consultant en Image.
Aujourd’hui, à travers le styling et le personal shopping, elle aide ses clients à se sentir créatifs, confiants et cohérents, en utilisant la mode non pas comme un déguisement, mais comme un véritable outil d’expression personnelle.
Retrouvez les précédents articles de Virginie ici :
Nettoyage de printemps: Comment zénifier votre garderobe ⋆ La Suède en kit
La minute mode de Virginie Tolly. Petit guide pour être prêt pour Midsommar ⋆ La Suède en kit
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