Kyrkovalet : la démocratie dans l’église suédoise

Si vous habitez en Suède, vous n’avez pas pu manquer les affiches ces dernières semaines et cette question qui revient : “Que veux-tu que l’Église de Suède fasse ?” (“Vad vill du att svenska kyrkan ska göra?”). C’est en effet le moment pour les 5,8 millions de croyants de l’église de Suède de voter pour élire leurs représentants dans le cadre de kyrkovalet, littéralement “élection de l’église”.

(Article écrit à 4 mains par Pierre M et Audrey L.)

C’est en effet une particularité de l’église protestante luthérienne suédoise : ses instances décisionnelles locales, diocésaines et nationales sont élues au suffrage universel, lors d’un scrutin à la proportionnelle qui a lieu tous les quatre ans.

Entendons-nous, cette élection n’a pas pour but de nommer directement les pasteurs ou évêques, mais plutôt les membres de ce qu’on appelle le « synode” et des conseils locaux qui décident lors de leur mandat de la manière dont l’église est gérée à tous les niveaux.

Cette exception nordique (commune aux églises protestantes danoise, finlandaise et norvégienne) est liée à une autre particularité : en Suède, la séparation de l’Église et de l’État ne remonte qu’à l’an 2000. Encore aujourd’hui, l’ouverture solennelle du Riksdagen en septembre est précédée d’une messe dans la cathédrale de Gamla Stan. Autant d’éléments qui peuvent faire bondir tout Français biberonné à la laïcité depuis son plus jeune âge, et souvent bercé par les cloches d’une Église catholique au fonctionnement bien plus vertical.

Un peu d’histoire 

Et pourtant, ces élections de l’Église suédoise existent depuis bien longtemps : elles datent de la même époque que les élections générales dans le monde séculaire (au niveau communal, régional et national) et ont lieu simultanément jusqu’en 1994. De la même manière que pour les élections générales, les électeurs votent en même temps pour trois niveaux différents :  

  • le kyrkofullmäktige, au niveau de la paroisse ou du pastorat (qui rassemble plusieurs paroisses), 
  • le stiftsfullmäktige, au niveau du diocèse,
  • et le kyrkomötet, au niveau national, qui compte 251 élus (depuis 2011, deux élus proviennent des paroisses suédoises à l’étranger) et s’organise en 8 comités (culte, organisation, surveillance et mission de l’église, finances, œcuménie, vie de l’église, affaires sociales et culture, administration). 

Dès 2001, l’Église suédoise fraîchement séparée de l’État ne peut plus compter sur Valmyndigheten, l’autorité électorale de Suède pour ses élections et doit en gérer l’organisation toute seule. C’est cette même année que le suffrage devient universel pour les plus hauts niveaux, mettant fin au système de grands électeurs en usage dans la plupart des églises protestantes (comme en France).

Pourquoi des élections au sein de l’Église suédoise ? 

L’Église suédoise déclare qu’elle repose sur une base démocratique et sur l’engagement des gens : “tout le monde est bienvenu à y prendre des initiatives et partager les responsabilités” (source). La Loi sur l’Église suédoise (Lag om Svenska kyrkan 1998:1591), qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2000 à l’occasion de la séparation entre l’État et l’Église suédoises, règle les rapports entre ces deux entités.

Les élections au sein de l’Église suédoise, elles, sont réglementées dans kyrkoordningen (l’ordre de l’Église).

Qui peut voter ? 

Pour voter à ces élections, il faut être membre de l’Église suédoise, résider en Suède (mais on peut voter en avance n’importe où en Suède et même par correspondance depuis l’étranger) et avoir au moins 16 ans. 

L’Église suédoise compte 5,8 millions de membres, un chiffre en baisse régulière depuis le XXème siècle. La participation, elle, est restée aux alentours de 12-14 % depuis 2001, mais a atteint un record depuis 1934 au cours des dernières élections en 2017, à 19,08 %.

Pourquoi voter ?

Ce regain d’intérêt s’explique par la place grandissante de l’Église de Suède dans des débats sociaux comme l’accueil de réfugiés, la lutte contre les changements climatiques ou l’inclusion des minorités. Très progressive sur ces sujets, l’institution est beaucoup plus réactive aux évolutions de la société que ses homologues catholiques, peut-être même davantage depuis que son synode national est élu directement par les croyants. Dès 2009, celui-ci décidait par exemple d’accepter les unions homosexuelles.

L’Église est également un des principaux propriétaires forestiers du royaume de Suède, une richesse dont la gestion est largement débattue, certains prônant une gestion plus respectueuse de la biodiversité.

En réaction à ces changements, des voix s’élèvent pour dénoncer une politisation de la foi et développent des propositions pour limiter cette “influence” et réclamer un “retour aux traditions”.

©Nicklas Thegerström

Qui se présente aux élections de l’Église ? 

Mais ce caractère extrêmement politique de kyrkovalet n’est pas nouveau. S’il ne s’agit pas d’y élire des partis politiques (on parle de nomineringsgrupper, groupes de nomination), ceux-ci sont largement représentés aux côtés d’associations et de groupes d’intérêt. Au total, 601 nomineringsgrupper se présentent aux élections de cette année (la plupart uniquement au niveau local). 

Au niveau national, celui du kyrkomötet, 15 groupes se présentent :  

  1. Alternativ för Sverige* 
  2. Arbetarepartiet – Socialdemokraterna* 
  3. Borgerligt alternativ* 
  4. Centerpartiet* 
  5. Fria liberaler i Svenska kyrkan FiSK 
  6. FRIMODIG KYRKA 
  7. Gröna Kristna 
  8. Himmel och Jord 
  9. Kristdemokrater i Svenska kyrkan* 
  10. Kyrklig samverkan i Visby stift 
  11. Miljöpartister i Svenska kyrkan De Gröna*
  12. Partipolitiskt obundna i Svenska kyrkan POSK 
  13. Sverigedemokraterna* 
  14. Vänstern i Svenska Kyrkan ViSK* 
  15. ÖPPEN KYRKA — en kyrka för alla (ÖKA) 

Les groupes marqués d’une astérisque (*) sont des partis politiques également présents dans le paysage politique suédois et pour certains au parlement national. Ce “mélange des genres” entre le politique et le religieux est de plus en plus dénoncé, même si les programmes des groupes dits “non-affiliés” (obundna) se cantonnent rarement à la psalmodie.

L’augmentation de la participation ces dernières années s’explique autant par la montée en puissance des deux groupes d’extrême-droite (Alternativ för Sverige et Sverigedemokraterna) que par une mobilisation de nombreux électeurs pour leur faire barrage.

Logo des partis à kyrkovalet

Quels sont les programmes ? 

Les Sociaux-démocrates (76 mandats en 2017) veulent que l'Église soit “une force contre l'oppression et pour une vision inclusive de l'être humain”. 

Pour POSK (43 mandats), la question la plus importante est que les groupes de partis politiques cessent de se présenter aux élections internes de l'Église de Suède. 
Centerpartiet
(34 mandats) veut “une église populaire ouverte, accessible à tous, qui œuvre pour les droits de l’homme”, et que l’Église devienne climatiquement neutre d'ici 2030. 
Selon Sverigedemokraterna (24 mandats), l’Église doit former “un bouclier contre l'activisme de gauche et l'islam politique”. Ils veulent “briser la domination des partis politiques de gauche au sein de l'Église de Suède et revenir à une église qui se concentre sur la foi chrétienne et gère le patrimoine culturel”. 
Borgerligt alternativ
(22 mandats) veut également réduire la politisation de l’Église suédoise et renforcer les paroisses en réduisant la centralisation et la bureaucratisation. 
Öppen kyrka
(11 mandats) milite pour que tous les pasteurs soient obligés de célébrer des mariages sans distinction de sexe.  
Pour Frimodig kyrka (10 mandats), l’Église suédoise doit être libre de toute influence, directe et indirecte, des partis politiques. 
Vänstern i Svenska Kyrkan ViSK
(9 mandats) dit s’inspirer “de la théologie de la libération où la foi et la politique sont toujours allées de pair” et souhaite développer encore plus la diaconie (le service social de l'église) pour venir en aide aux personnes pauvres et vulnérables. 
Kristdemokrater i Svenska kyrkan
(7 mandats) militent pour “préserver la liberté de conscience des prêtres sur la question du mariage” et que l'Église de Suède “ouvre des écoles confessionnelles chrétiennes indépendantes” pour qu’elle redevienne une église missionnaire et enseignante. 
Fria liberaler i Svenska kyrkan FiSK
(7 mandats) luttent contre le racisme, la discrimination et l'homophobie. 
Miljöpartister i Svenska kyrkan De Gröna
(6 mandats) se positionnent également contre la discrimination et le racisme, et militent pour que l'église gère ses terres et forêts de manière durable.
Parmi les groupes non présents dans le kyrkomöte, Himmel och Jord et Gröna Kristna ont une démarche écologique. Kyrklig samverkan i Visby stift se concentre sur la présence de l’église sur l’île de Gotland. ÖPPEN KYRKA -- en kyrka för alla (ÖKA) est pour une église ouverte à tous quelque soit l’âge, le genre, la nationalité. Enfin, Alternativ för Sverige déplore dans son programme que l’Église suédoise soit devenue un “mégaphone pour les dernières tendances politiques” et vise par là l’immigration, l’activisme de gauche et les questions LGBTQI. 
©Magnus Aronson/Ikon

Résultats des élections de 2021

Le résultat préliminaire des élections qui se sont donc achevées dimanche indique une participation de 17,45 % (donc une petite baisse par rapport à 2017).

Dans l’ordre décroissant, le kyrkomöte devrait se composer de : Arbetarepartiet – Socialdemokraterna 70 mandats (27,60 % des voix), Partipolitiskt obundna i Svenska kyrkan (POSK) 48 mandats (19,47 %), Centerpartiet 31 mandats (11,11 %), Borgerligt alternativ arrive à égalité avec Sverigedemokraterna et 19 mandats chacun (8,04 et 7,80 %), Vänstern i Svenska Kyrkan (ViSK) arrive juste derrière avec 18 mandats (7,33 %). ÖPPEN KYRKA — en kyrka för alla (ÖKA) remporte 13 mandats (5,41 %), FRIMODIG KYRKA (FK) et Miljöpartister i Svenska kyrkan De Gröna 8 mandats chacun (3,47 % et 3,25 %), Kristdemokrater i Svenska kyrkan 7 mandats (2,77 %), Fria liberaler i Svenska kyrkan FiSK (FiSK) 4 mandats (1,58 %). Alternativ för Sverige avec 3 mandats (1,24 %), et Himmel och Jord avec 1 mandat (0,59 %) font leur entrée dans le kyrkomöte, tandis que Gröna Kristna (0,22 %) et Kyrklig samverkan i Visby stift (0,12 %) n’obtiennent aucun mandat.

Vous pouvez suivre l’évolution des résultats ici.

 

Sources intéressantes (en suédois) :

2 Commentaires

  1. C’est détaillé et très intéressant ; nous avons peu d’occasions d’être informés de ce genre de choses en France (en fait, les médias non spécialisés parlent très peu de la Suède. C’est assez paradoxal puisque quelques journalistes français ont enquêté à propos du modèle suédois imité par l’actuel président de la République). Au fait, saviez-vous que l’indice de démocratie de la France a chuté en 2020 à la 29e place mondiale, alors que la Suède est dans le palmarès, classée 3e meilleure démocratie au monde ? … l’écart devrait être un peu plus grand pour 2021 (étant donné la dégradation politico sociétale en France). Cet indice est fixé par ‘The Economist’ (journal britannique).

    • Bonsoir Caroline, Merci pour le commentaire ! Si vous cherchez une couverture de la politique et des évolutions de la société suédoise, je ne peux que vous recommander les articles de la correspondante du Monde Anne-Françoise Hivert. Ses analyses sont toujours très pertinentes.

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