Jonas Hassen Khemiri explore le quotidien de la parentalité

Jonas Hassen Khemiri
©Frankie Fouganthin - Eget arbete, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=79999320

La littérature suédoise contemporaine traduite en français ne se résume pas uniquement à des polars. Jonas Hassen Khemiri est l’un des écrivains suédois qui a fait son apparition dans les librairies françaises dès ses débuts, dans les années 2000. D’abord édité par la maison d’édition Le Serpent à plumes, il est maintenant publié par Actes Sud. Son dernier roman, « La clause paternelle » (« Pappaklausalen » en suédois) est sorti dans les librairies françaises au début de cette été. La Suède en kit a eu la chance de le rencontrer pour une interview.

La Clause paternelle

Le roman aborde le thème de la parentalité en général et de la paternité en particulier et se base en partie sur des événements vécus personnellement par Khemiri qui est persuadé qu’il n’aurait pas pu l’écrire avant de lui-même devenir père. Lors de son congé parental, il s’est souvent posé la question de ce qu’est un bon parent.  Entre l’influence de l’image de la parentalité parfaite véhiculée par les médias et les réseaux sociaux et son obsession de ne pas répéter les erreurs de ses propres parents, comment trouver sa place de père ? Mais en voulant se démarquer de l’éducation reçue lorsqu’on était enfant, est-on vraiment libre d’être le parent que l’on veut ?

Pappaklausulen

Un fils qui est un père

La clause paternelle est l’histoire de plusieurs parentalités. Le personnage principal est père d’une fille de quatre ans et d’un garçon d’un an. Il est en congé parental pendant que sa conjointe travaille à plein temps. Son propre père, tunisien, vient passer deux semaines en Suède deux fois par an, plus pour faire plaisir au Trésor Public suédois que pour rencontrer ses enfants et petits-enfants. Ces attentes envers le fils aîné ne sont jamais satisfaites, tandis que sa fille est, à ses yeux, parfaite. Le grand-père s’imagine qu’il a été un bon père, tandis que ses enfants le perçoivent comme un père plutôt absent. Du coup, le père en congé essaye de se persuader qu’il est constamment présent, attentif chaque seconde à ses enfants. Il s’efforce de faire les choses bien, et recherche constamment la reconnaissance d’autrui. Il la recherche en particulier au près de sa compagne qui ne comprend pas pourquoi elle devrait le féliciter pour chaque journée passée, n’ayant pas eu elle-même autant d’attention (je trouve que la phrase originelle est trop longue et a trop d’informations superflues). Mais il arrive aussi que des pensées interdites lui traversent l’esprit, ou qu’il panique sous le poids des attentes qu’il s’imagine que les autres ont de lui. 

Une particularité du roman est que tous les personnages sont anonymes ; ils sont uniquement désignés par leur relation familiale, le père « qui est aussi un fils », la petite amie, la fille de 4 ans, etc. Le quotidien décrit est somme toute banal. On suit le train-train de toute la famille avec des enfants en bas-âge, avec son cortège de réveils matinaux, de couches à changer, de petits-déjeuners à préparer, d’activités ludiques, d’incidents. Les parents, dans le meilleur des cas, ont quelques heures en tête à tête le soir dans le canapé. Plusieurs scènes sont décrites successivement du point de vue de plusieurs personnes et mettent ainsi à jour les différentes personnalités. 

La Clause paternelle

Un père qui est un fils

Le roman étudie aussi beaucoup la relation entre le père et son propre père, qui vit donc plus en Tunisie qu’en Suède. Ce dernier s’attend à ce que son fils continue de s’occuper de ses affaires et des relations avec les autorités et la banque suédoises à sa place. Le fils a acheté l’ancien appartement de son père, qu’il utilise comme bureau quand il n’est pas en congé parental, et où le père loge quand il est de passage en Suède. Le fils a calculé qu’il s’est maintenant occupé des affaires de son père aussi longtemps que son père s’est « occupé » de lui lorsqu’il était jeune (jusqu’à l’âge de 17 ans) et qu’ils sont maintenant quittes. Il veut donc mettre fin à ce contrat plus ou moins tacite. Y arrivera-t-il ? On vous laisse découvrir la réponse par vous-même.

Vous trouverez le roman en suédois et en français, en version papier ou numérique là où vous avez l’habitude de vous procurer vos livres. Si vous choisissez la version audio suédoise, vous entendrez la voix du frère de l’auteur et acteur de théâtre Hamadi Khemiri.

 

Une relation intime avec la langue française

Jonas Hassen Khemiri baigne dans la langue française depuis sa naissance. Il raconte que c’est la langue dans laquelle son père, tunisien, et sa mère, suédoise, sont tombés amoureux. À la maison, la famille parlait français, arabe et suédois. Aujourd’hui père de deux enfants, la tradition se perpétue et le français reste la langue d’usage de la famille. Il est donc très reconnaissant que ses romans soient traduits dans la langue de Molière, car même s’il la pratique au quotidien, il ne s’y sent pas suffisamment à l’aise pour l’avoir comme langue de plume.

Son premier roman, Ett öga rött, avait été traduit par un lecteur enthousiaste, qui voulait le faire connaître du public français, mais ne fut jamais publié. Son premier roman publié en français fut Montecor, un tigre unique, un roman où un des personnages pratique un suédois francisé pour se donner un style, ce qui, selon l’auteur, le rend pratiquement intraduisible en français.

Dans La clause paternelle, la traductrice Marianne Ségol-Samoy parvient magnifiquement à transposer l’ambiance du roman en suédois. De tous les romans de Khemiri, La Clause paternelle est le plus traduit dans différentes langues. Qu’il soit nominé pour le Prix Médicis est une preuve supplémentaire du beau travail fournit par la traductrice.

 

Khemiri, un auteur multiple et engagé

Jonas Hassen Khemiri n’écrit pas seulement des romans, mais aussi des pièces de théâtre et des essais politiques. Sa lettre ouverte à Beatrice Ask en 2013, alors ministre de la justice, pour protester contre les contrôles au faciès, avait été largement partagée dans les médias et réseaux sociaux au moment de sa publication. Khemiri dit apprécier de changer de style de temps en temps, pour mieux évoluer en tant qu’auteur. Traduits en français, vous trouverez entre autres les romans J’appelle mes frères (Jag ringer mina bröder) et Tout ce dont je ne me souviens pas (Allt jag inte minns).

Âgé de 43 ans, il a remporté pas moins de 18 prix depuis 2004. Quand La Suède en kit l’interviewe, il est assis dans une salle d’étude de la bibliothèque publique de New York à Manhattan où il va passer les prochains mois pour écrire un nouveau roman, grâce à une bourse du Cullman Center. Guettez les actualités de l’auteur sur son site !

Tout ce dont je ne me souviens pas / J'appelle mes frères

Entretiens en français avec l’auteur :

  • Sur France 24, à l’occasion du Salon du livre en 2011
  • Sur TV5 Monde, à l’occasion de la sortie de La Clause Paternelle
A propos Audrey L 109 Articles
Française vivant en Suède depuis 1999 et travaillant dans le domaine culturel, je souhaite faire part de mon expérience et de mes connaissances de la société suédoise pour aider mes compatriotes à s'installer en Suède.

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